Internet, un espace public ?

Depuis les origines de la révolution du web pour le grand public, dans le courant des années ’90, se pose la question d’internet en tant qu’espace public.

Une "chasse aux Pokémons" dans l'espace public - © Baziz Chibane - VDNPQR

En 2018, dire qu’Internet fait partie intégrante de nos vies est désormais devenu un lieu commun. Chaque année l’environnement du web fait germer de plus en plus de technologiques innovantes, fleurir de plus en plus d’applications diverses, se poser de plus en plus de questions légales ou sociétales. À l’aune des évolutions récentes, attardons-nous un instant sur cette question : Internet est-il un espace public ?

Liens entre l’espace public réel et internet

Tout d’abord, sans répondre formellement à la question posée, soulignons que les liens entre internet et les espaces publics réels sont devenus omniprésents.

Ces ponts entre le virtuel et l’espace public réel se développent tout d’abord via les innombrables applications qui voient le jour pour faciliter la vie collective. Ces applications sont souvent créées par des entreprises ou par des start-up (1), mais elles sont aussi de plus en plus souvent développées par des services publics eux-mêmes (2).

Ainsi, le concept de "Ville intelligente" ("Smart City" en anglais) est directement lié à cette révolution de nos usages : comment rendre notre ville plus "connectée" (en est-elle toujours pour autant plus "intelligente" ? Mais c’est un autre débat). S’il fallait encore s’en convaincre, entre Liège qui se donne une image de "métropole connectée" et Dubaï dont le thème pour l’exposition universelle de 2020 sera "Connecter les esprits, construire les futurs", les exemples sont légion. Le journal "Le Monde" remet d’ailleurs annuellement les prix européens "Smart Cities", avec plus de 200 candidatures en 2018, pour valoriser les villes les plus innovantes à cet égard, avec des catégories telles que Mobilité, Energie, Participation citoyenne, etc.

Même l’industrie ludique virtuelle s’empare de plus en plus de l’espace public en tant que terrain de jeu. Qui n’a pas constaté l’effet dans nos parcs publics du "Pokemon Go" (3) lancé en 2016 ? Mais même si son succès est resté dans toutes les mémoires, il n’était pas le premier jeu virtuel à utiliser l’espace public, loin de là : citons "Ingress", sorti en 2012, qui poussait déjà les joueurs à se rendre dans des lieux publics réels pour interagir avec ce jeu de conquête territoriale. Mais les préoccupations ludiques virtuelles ne sont pas faites que de combats ou de monstres : le "Geocaching" propose de réaliser de véritables chasses aux trésors dans le domaine public (urbain, rural, forestier,…), où chacun peut découvrir des "trésors" cachés au détour d’un chemin.


À l’été 2016, des joueurs de Pokemon Go se rassemblent dans des lieux publics de par le monde (ici au parc Setagaya de Tokyo - © Brian Miller - et au parc Vauban de Lille pour la photo en début d'article - © Baziz Chibane-VDNPQR).

Signalons enfin qu’outre les jeux et applications, la révolution numérique de manière générale entraine des modifications comportementales touchant directement l’espace public : pensons au nombre croissant d’accidents impliquant des piétons aux yeux rivés sur leurs smartphones (4).

Dans le monde actuel, il devient donc très difficile de s’affranchir de l’influence du virtuel dans nos lieux publics : sur les services rendus, sur les usages et les comportements, etc.

Une question de définitions

Nous constatons donc que les interactions entre le web et l’espace public réel deviennent omniprésentes. Mais qu’en est-il de l’espace virtuel en tant que tel : est-il un espace public ? Ou, à tout le moins, certains de ces recoins (5) peuvent-ils être considérés comme tels ?

Cela nous amènerait en principe à considérer la définition de l’espace public. Ou plutôt les définitions ! Il serait fastidieux de remonter à l’agora grecque pour refaire l’historique de la notion d’"espace public" et de ses multiples nuances et définitions (populaires, urbanistiques, légales, philosophiques, …). D’ailleurs, suivant les interlocuteurs, une même réalité peut être reconnue comme un espace public ou pas (c’est notamment le cas de lieux privés ouverts au public, comme certaines galeries marchandes (6)). De nouvelles notions sont même apparues au fil du temps, comme des "espaces semi-publics", rendant l’exercice encore plus complexe. Au final, on se rend vite compte qu’aucune définition ne peut vraiment faire consensus et que le virtuel tombera sans doute dans ces "zones grises" qui dépendent de l’étalon choisi.

Similitudes et particularités

Face à cette impasse, attardons-nous plutôt avec notre bon sens sur les similitudes et sur les divergences entre certains espaces virtuels et les espaces publics que nous fréquentons au quotidien.

Bien sûr, les deux sont des lieux de rencontres et d’échanges, de loisirs et d’oisivetés, d’expressions et de créativités, d’attentes et de passages, de libertés et de contraintes, … Concentrons-nous donc sur quelques points particuliers.

Liberté d’accès ?

Qu’en est-il de son accès libre et gratuit ?

Notons tout d’abord que tous les espaces publics réels ne sont pas forcément libres et gratuits à tout instant et en toutes circonstances (on en revient au problème de la définition).
En ce qui concerne le web, la situation est encore plus complexe. Bien sûr, un ordinateur (téléphone, tablette, …) est nécessaire pour y accéder, au même titre qu’une connexion. Et cela a un prix. Mais nous pourrions voir ces dépenses comme le "moyen d’y accéder" (tout comme pour accéder à la Grand’ Place de Bruxelles, bien que son accès soit libre et gratuit, un Namurois va devoir débourser une certaine somme pour trouver un moyen de s’y rendre, que ça soit en train, en voiture ou même à vélo).

D’autre part, la situation qui prévaut actuellement sur Internet n’est pas figée. Elle pourrait bien évoluer, comme le démontre les brûlantes discussions qui ont cours aux Etats-Unis sur le principe de la "neutralité du Net". En quelques mots, la "neutralité du Net" est un principe qui veut que tous les contenus soient traités de la même manière, c’est-à-dire que, quelque soit ce que vous consultez ou téléchargez, aucune différence n’est faite quant à la vitesse d’envoi de ces données. Si, comme le souhaite l’actuelle administration américaine, la neutralité du Net devait être brisée, alors les fournisseurs d’accès (Proximus, Orange, …) pourrait établir des contrats avec des fournisseurs de contenu (Facebook, Youtube, …) pour en favoriser certains par rapport à d’autres (par exemple, une vidéo Youtube se téléchargerait plus vite qu’une vidéo Dailymotion), voire, dans le pire des cas, à bloquer purement et simplement certains contenus suivant leurs politiques tarifaires.

Enfin, n’oublions pas le contrôle et la censure de contenus opérés dans certains pays (la Chine pour ne citer que la plus évidente), ce qui rendrait cette qualité d’"espace public libre d’accès" plus ou moins vraie suivant l’endroit où on se trouve. Ce qui peut sembler paradoxal pour ce medium sans frontière tangible, mais reste légitime vis-à-vis de lois qui, elles, sont territoriales.

Comme on le voit, l’instabilité et les évolutions règlementaires et technologiques qui prévalent encore sur ce jeune medium qu’est Internet peuvent difficilement cadrer avec une analyse péremptoire de son accès libre et gratuit.

La publicité dans l’espace public

Dans l’espace public réel, la place dédiée à la publicité est un enjeu de politique publique, de par ses caractéristiques économiques, sociétales, urbanistiques et paysagères. Des critiques s’élèvent d’ailleurs parfois pour en dénoncer les excès. La ville de Grenoble a d’ailleurs pris la décision de "libérer son espace public" des publicités.

L’espace virtuel fait face à la même problématique. La publicité y prend une place démesurée pour des raisons économiques évidentes, mais fait face à de nombreuses critiques, autant pour des raisons sociétales (le matraquage publicitaire non-désiré est-il bénéfique aux individus ?) que pour des raisons ergonomiques (le problème des "pop-ups") ou "paysagères" (faire figurer de la publicité sur un site sans en dénaturer l’esthétique est un véritable défi pour les concepteurs de site web).

D’une certaine manière, entre réguler le nombre de publicités, éviter leurs emplacements nuisibles, gérer les problèmes esthétiques ou réfléchir aux implications éthiques, nous pouvons constater que les enjeux de la publicité dans l’espace public virtuel peuvent trouver un certain écho avec ceux qui existent dans nos espaces publics.


Les espaces publics et internet rivalisent parfois pour la médaille d’or d’excès de publicités ! - Photos : © Matt

Espaces publics et vie privée

Un autre enjeu partagé entre ces deux mondes est celui ayant trait aux limites de la confidentialité et du respect de la vie privée dans un environnement public.

Dans l’espace public réel, les nouvelles technologies reposent sans cesse la question des limites du respect de la vie privée. Où peuvent voler les drones ? Jusqu’où (spatialement et moralement) les caméras de surveillance peuvent-elles aller ? La Chine commence à percevoir la pointe de l’iceberg de ce que permettra demain l’intelligence artificielle combinée aux caméras de surveillance, que ça soit dans l’espace public pur ou dans des milieux scolaires. Tout cela soulève bien des questionnements.

Des préoccupations identiques sont légion dans l’eldorado du web : quelles sont les limites de la confidentialité ? Qu’est-ce qui tombe dans le domaine public et sur quoi chaque citoyen peut-il garder une emprise ?

En conclusion…

Comme on le voit, les deux espaces publics, réels et virtuels, ont de grandes similitudes et font face à des problématiques étrangement similaires, même si l’aspect physique de l’un et éthéré de l’autre leur confèrent à chacun des spécificités non-transposables. Ces deux mondes sont même reliés via des applications chaque jour plus nombreuses.

Rendez-vous donc dans quelques années pour vérifier si ces deux espaces continuent de fusionner, au point d’atteindre le futur dépeint par Steven Spielberg dans son dernier né, "Ready Player One". À moins que ce soit le "1984" de George Orwell !

Jérôme Sauveur

Article paru pour la 1ère fois dans le Cahier de l'Espace Public n°26 (juin 2018) et mis en ligne dans cette rubrique le 17 février 2020.

(1) Voir l’exemple de "Better Street", dans le Cahier de l’Espace Public n°21, p.34.

(2) Citons les applications des sociétés de transports publics, ou ComOn, une application de la Wallonie pour favoriser le covoiturage.

(3) Le Pokemon Go est un cas de "réalité augmentée", c’est-à-dire de l’introduction d’un élément virtuel dans un cadre bien réel. À ne pas confondre avec la "réalité virtuelle" qui, à l’inverse, est une technologie visant à rendre l’expérience virtuelle plus réaliste en y plongeant nos sens.

(4) Voir le Cahier de l’Espace Public n°24, p.6.

(5) Car internet comporte des structures de natures fondamentalement différentes : par exemple entre un forum de discussions librement accessible et un site payant de services.

(6) Paquot, T. (2009). Introduction. Dans L’espace public (p. 3). Paris: La Découverte.