La cartographie comportementale de Jan Gehl

L’architecte danois Jan Gehl, professeur émérite de design urbain à l’Académie des Beaux-arts de Copenhague, a fait du piéton le moteur de l’aménagement de l’espace public. Avec son bureau de consultance en qualité urbaine, il participe au réaménagement d’espaces publics dans le monde entier.

Auteur de nombreuses publications, son dernier livre "How to study Public Life" publié en 2013 en collaboration avec Birgitte Svarre, et récemment traduit en français, est l’occasion de revenir sur sa méthode.

Etudier les comportements dans l’espace public

Convaincu dès la fin des années 1960 que les vides urbains aux proportions généreuses de l’architecture moderniste n’offrent pas les qualités d’usages nécessaires, Jan Gehl développe une méthode d’analyse pour documenter les interactions entre la vie urbaine et l’espace public. Il propose d’établir une cartographie de l’espace public par la collecte quantitative et qualitative des comportements des piétons.

La collecte quantitative se fait par un relevé d’éléments objectifs. Combien de personnes sont présentes sur l’espace public ? Qui sont-elles : genre, âge, type de mobilité ? Quelles sont leurs activités : assises, debout, en mouvement ? Où se tiennent-elles : ombre/soleil, centre/périphérie ? Comment se déplacent-elles : parcours privilégiés, vitesse de déplacement ? Quelle est leur fréquence d’utilisation de l’espace public en fonction du climat ou de l’époque de l’année ?

Ces éléments quantitatifs sont complétés par une analyse qualitative permettant d’interpréter les données recueillies.

Les comportements sur l’espace public sont complexes à observer car ils ressortent de nécessités différenciées. Une activité concrète menée dans l’espace public - surveiller les enfants, lire un journal, nourrir les pigeons, rêver, … - sert également à être vu et à voir les autres !


Diversité des comportements sur l’espace public. © J.M. Degraeve

Les outils d’observation qualitative utilisés sont la réalisation de photos et de vidéos, l’établissement d’un journal de bord des impressions relevées et l’organisation de promenades d’essai.

Documenter pour agir

L’observation des comportements des piétons dans l’espace public permet d’établir des constats sur les relations entre les activités humaines et le cadre spatial. Ainsi, par exemple, les piétons privilégient les bords de l’espace public, utilisent le chemin le plus court même s’il y a des obstacles et choisissent les zones éclairées.


Les traces des trajets privilégiés comme outil d’aménagement. © J.M. Degraeve

Le degré d’animation et de vie sociale d’un espace public permet de définir les forces et les faiblesses de son organisation spatiale. La taille de l’espace public correspond-elle à son occupation ? Quels sont les impacts des obstacles, de l’éclairage et des immeubles bordant l’espace public ? Quels sont les éléments agréables à renforcer ? Quelle juste place donner à la voiture, aux piétons et aux cyclistes ? Comment favoriser l’utilisation d’un lieu par un choix adéquat des endroits de repos et de jeux ainsi que par un tracé judicieux des circulations ? Comment prendre en compte des aléas climatiques ? Etc…


La promenade urbaine, aide au diagnostic de l’espace public. © J.M. Degraeve

Un outil d’aide à l’aménagement

Les nombreuses observations de Jan Gehl et de son équipe sont synthétisées dans une grille d’évaluation des qualités de l’espace public.

Cette grille de 12 critères se décompose en trois grandes catégories : protection, confort et plaisir. Pour commencer, il est primordial d’assurer la protection des piétons contre le trafic automobile, les violences physiques et les sensations désagréables. Il s’agit ensuite d’assurer le confort des usagers en garantissant leur capacité de marcher, de se tenir debout, de s’asseoir, d’observer, de parler et de se détendre. Enfin, l’espace public doit être attractif et assurer un plaisir d’usage par l’offre de services urbains (signalétique, poubelles,…), un climat agréable et une expérience sensorielle : vues, verdure et qualités esthétiques.

Une lecture attentive de la méthode de Jan Gehl pour l’étude de la vie dans l’espace public nourrira avantageusement les réflexions des personnes intéressées par ce sujet.

Jean-Michel Degraeve

Article paru dans le Cahier de l'Espace Public n°33 (mars 2020) et mis en ligne dans cette rubrique le 24 mars 2020.