Le trottoir, un espace public mis à mal

Analyser le trottoir se traduit par une compréhension des liens complexes entre forme spatiale et expérience sociale. Il y a de plus en plus de manières d’occuper le trottoir, chacune ayant ses qualités, ses avantages et ses inconvénients. De ce fait, le trottoir ne serait-il pas devenu trop petit pour tout ce que l’on veut y mettre ? Ne faut-il pas le repenser autrement ?

À l’origine, le trottoir consiste en une piste sur laquelle les maquignons font trotter les chevaux d’où l’expression
« mettre sur le trottoir » signifiant alors « mettre en circulation ». Il est également précisé qu’en argot, trotouer signifie babil : parler abondamment, ou babiller (Vigenère, 1625). Selon le Littré, le trottoir est une banquette pratiquée le long des ponts, des quais et des rues, pour la commodité des gens à pied. « Être sur le trottoir », signifiant par extension « être dans la mêlée du monde », des sollicitations, des affaires.
Le trottoir est courant dans la ville romaine où il protège les piétons de la circulation des chars et des cavaliers. Il faut ensuite attendre l’apparition du carrosse pour qu’il réapparaisse, à Rome d'abord, dès le XVIe siècle, à Paris ensuite à la fin du XVIIIe siècle. Les trottoirs, tels qu’on les connaît aujourd’hui, revêtus et légèrement surélevés, datent pour l'essentiel du XIXe Siècle (Merlin, Choay, 2005).

Les usagers ‘mobiles’ : piétons et utilisateurs d’engins de déplacement

Le piéton représente l’usager principal du trottoir. En Belgique, la marche contient 54 % des déplacements (ESRA, 2020), sans compter que pratiquement tous les modes s’articulent autour de la marche. L’image « moins on marche, plus on est moderne » change progressivement. Le piéton fait son retour en force dans l'agenda politique des villes (Amar, 2015 ; CEDR, 2019 ; E-Survey of Road User'Attitudes, 2020).
Les motifs de déplacement des piétons varient principalement entre shopping, école, travail, loisirs, tourisme et les fonctions publiques. Le piéton est multiple. Il y a celui qui marche par obligation ou pour le plaisir, celui qui navigue sur son téléphone pour utiliser les médias sociaux, jouer à des jeux, regarder des vidéos ou encore écouter de la musique (ESRA, 2020). Les vitesses de marche ne sont pas non plus les mêmes. Ainsi, par exemple, une analyse d’une trentaine de villes montre que les trois plus rapides sont Singapour, Copenhague et Madrid, la plus lente serait Bern. (Amar, 2015).
Le piéton tisse ainsi les lieux par ses parcours quotidiens mais pas nécessairement seul. Il peut s’organiser en bande, on pense par exemple aux pédibus, autobus pédestre, pour conduire les enfants à l'école ; aux bandes de jeunes qui sortent groupés autant pour se rassurer que pour faire les fous. Le piéton, est confronté au regard des autres qui jugent son apparence, sa façon de marcher et qui évaluent l’opportunité de sa présence (Schaut, 2013).
À côté du piéton, à condition de rouler au pas, les usagers d’engins monoplaces électriques ou non peuvent circuler sur les trottoirs : trottinettes, monoroues, hoverboards, segway… Par ailleurs, d’autres usagers laissent une trace de leur passage sur le trottoir, en garant leurs vélos, motocyclette et motos. Dans et en dehors des agglomérations, les enfants de moins de 9 ans conduisant une bicyclette peuvent également emprunter le trottoir. En dehors d'une agglomération, dans certaines conditions, se sont tous les cyclistes (Manuel du code de la route, 2019).

Les usagers ‘statiques’ du trottoir

Le trottoir en tant qu’espace public présente un espace de rencontres et d'interactions sociales. C’est le lieu citoyen, accessible à tous et régi par les normes formelles et informelles du vivre-ensemble (Vanderstraeten, 2016). Il faut cependant savoir que les processus de concentration ou de séparation dans l'espace renvoient à un rapport social de distinction, de revendication, de ségrégation (Gravereau, Varlet, 2019). Ainsi, le trottoir peut être approprié ou non par des bandes de jeunes, des commerçants, des péripatéticiennes, des sans domicile fixe, des artistes…
Par exemple, les jeunes en occupant ‘abusivement’ le trottoir, revendiquent leur identité sociale par l’occupation spatiale. « Les agents de la sécurité font la chasse aux regroupements de jeunes. L’usager doit être mobile, il doit consommer sans s’attarder » (Schaut, 2013).
L'anthropologue Anne Raulin montre que les commerces asiatiques ou maghrébins, à travers leurs étals, constituent un "théâtre monde", ils s'exhibent sur le trottoir en marquant l'espace de leur présence ethnique et culturelle (Raulin, 2000).
Le sans-abri ne peut pas marcher, il cherche à s’arrêter pour se créer malgré tout un espace à lui, une parcelle d’intimité qui est de plus en plus souvent entravée par une ville peu hospitalière à son égard (Schaut, 2013).
Enfin, dès la fin du XIXe siècle, certains quartiers de Paris commencent à être éclairés par l’électricité, les trottoirs sont alors aisément praticables de nuit, et deviennent le théâtre de l’activité des prostituées refusant ou n’ayant pas accès au travail dans les maisons closes. On disait d’une fille devenue bonne à marier qu’elle était sur le trottoir. Cette expression, aujourd’hui, pourrait signifier se prostituer ou racoler (Tieleman, 2020).

Ceux que l’on ne voit pas et qui sont pourtant bien présents

À côté des usagers ‘mobiles’ et des usagers ‘statiques’, une série d’opérateurs œuvre pour installer toutes sortes de choses sur le trottoir : poteaux d’éclairages, panneaux publicitaires, poubelles, végétaux, bancs, abris de bus et de tram, trottinettes et vélos en libre-service…
De plus, avec le code de la route, les règles sont inscrites dans l’espace, par le truchement de signes et d’obstacles qui matérialisent de façon implicite ce que l’autorité publique attend du piéton et qui en réalité sont souvent destinés aux usagers de la route. On pense aux panneaux de signalisation routière, aux barrières de sécurité, aux potelets…
Les développeurs des technologies de l’information et de la communication modifient aussi en profondeur les comportements de mobilité des individus, permettant l'émergence d'une 'vie mobile' (Amar, 2015; Masbougni, 2015).
Les dépôts de déchets clandestins, les événements ponctuels, les chantiers… la liste est longue des comportements qui, par la force, occupent également le trottoir.

Pour conclure, le trottoir accueille une grande diversité de formes de vie et d'activités

La manière dont les pouvoirs publics aménagent et planifient nos trottoirs a ainsi une grande influence sur la qualité de la cohabitation de leurs usagers. La majeure partie des modes de mobilité innovants de ce siècle se trouve sur le trottoir, de ce fait, le trottoir ne serait-il pas devenu trop petit pour tout ce que l’on veut y mettre, ne faut-il pas donc revoir complètement son statut dans l’espace public ?
D’après une enquête réalisée dans 32 pays, 75 % des trajets font moins de 1 km ! (ESRA , 2020). L'intégration des différents usages sur le trottoir est un élément fort du processus de rééquilibrage de l'espace public. Elle nécessite de nouvelles conceptions d'aménagement de cet espace. Aujourd'hui, l’aménagement de rues, en espaces partagés, permet de réinventer des espaces publics en intégrant les différents modes et usages, visant ainsi une mobilité et une culture urbaine du vivre-ensemble. Ainsi on se rend compte qu’une même morphologie globale de la ville produit pourtant un rapport à l’espace public très différent d’une époque à l’autre.

Kim De Rijck