Réhabilitation des grands ensembles de logements : quels rapports entre l’objet architectural et l’espace public ?

La crise sanitaire et son confinement ont rendu visibles les inégalités spatiales dans les villes quant à l’accès à un espace extérieur. Aujourd’hui, la réhabilitation des grands ensembles, construits dans les années 1950-1970, suppose l’aménagement de l’interface entre les espaces privés et publics. Permettent-ils une appropriation des riverains ou restent-ils des espaces stérilisés non appropriables ?

Vue de la réhabilitation de la tour Brunfaut. © Dethier architecture et A 229

Le passage de la cité-jardin à la "ville en hauteur"

Retracer brièvement l’histoire de la forme urbaine, implique de poser la question de la relation des bâtiments avec leurs espaces publics dans le contexte actuel. A travers l’histoire, la forme urbaine a pris différentes configurations spatiales selon des modèles, qui oscillent entre culturalisme et modernisme, que Françoise Choay a bien décrit dans son ouvrage « L'urbanisme, utopies et réalités ».
La période de l’entre-deux guerres marque un changement profond dans la réflexion sur la forme urbaine. En Belgique, la Société Nationale des Habitations et des Logements à Bon Marché, fondée en 1919, va se trouver devant la tâche immense de résoudre le problème quantitatif et qualitatif de logements. Au cours des années vingt, des sociétés immobilières seront chargées de construire des cités-jardins.
La cité-jardin prend sa place sous l'influence anglaise de Howard et l'apport d'Unwin. Elle nous lègue une image ruraliste, champêtre, intimiste à laquelle de nombreux habitants aspirent toujours. Dans la cité-jardin, que ce soit l’échelle des bâtiments, les jardins à front de rue, les circulations entre parcelles, le mobilier, les revêtements du sol, les arbres, les murs de soutènement…, tous ces choix d’aménagement rendent lisible la dimension de quartier et lui confèrent une échelle à taille humaine.
Cependant, le 3e Congrès International d’Architecture Moderne de Bruxelles (1930) marque la fin du modèle de la cité jardin et l’architecte Victor Bourgeois se prononcera pour « L’Urbanisme vivant, Ne Craignons pas la hauteur des Immeubles dans la Grandeur d’Air » (revue 7 Arts, n°24, mai 1927).


La tour Brunfaut (1965-67) avant sa réhabilitation. © Dethier architecture et A 229

La négation de l’espace public


Logements sociaux (1960), situés en bordure de la friche gare de l’Ouest à Molenbeek. © Kim De Rijck, Maison de l’urbanité

Dans l’après-guerre, la SNHLBM qui deviendra la Société Nationale du logement fait appel aux architectes modernistes, nourris des congrès C.I.A.M. (1928-1959) pour construire de grands ensembles qui vont marquer un changement profond dans la relation de l’architecture à la ville.
Les modernistes font table rase du site et de son histoire sur lesquels ils construisaient. Du point de vue de la composition, ils accordent une attention quasi exclusive aux volumes bâtis au nom de l’hygiène, de la bonne orientation et de l’aération. Le bâtiment devient objet préparant l'éclatement complet du tissu urbain dont l'Unité d'Habitation constitue le manifeste. Les auteurs de projets allouent une identification des espaces selon leur fonction, qui se voient aussi à l’échelle de la ville, on trouve ainsi les espaces de travail, de loisirs, d’habitat, de circulation…
Une conséquence marquante des principes imposés par l’idéologie moderniste sera ainsi de confisquer à la rue sa capacité à être le théâtre de relations sociales mixtes, et de la confrontation d’usages différenciés. Dans une dynamique d’efficacité et de rationalisation, la rue devient exclusivement un lieu servant au déplacement. Le Corbusier écrira, dans La Ville Radieuse, « Les rues ne doivent plus exister ; il faut créer quelque chose qui remplace les rues ».
A la fin des années cinquante, le groupe Team Ten, va mettre en avant les dysfonctionnements des grands ensembles : dégradation de l’espace public, stigmatisation de population, violence… Cette conscience des problèmes posés par la dilatation de l’espace et la disparition des espaces publics sera relayée par Jane Jacobs (1961) qui plaidera pour une mixité des usages et des fonctions dans l’espace public. Selon elle, une activité humaine, ouverte sur la rue, est une condition indispensable au maintien d’une qualité de vie pour les habitants.
L’urbanisme moderne a ainsi bouleversé la forme des villes, aboli la rue, dissocié les bâtiments, quelles solutions apportons-nous aujourd’hui… ?

La requalification de l’espace public à travers la réhabilitation de grands ensembles

Nous voulons, aujourd’hui, attirer l’attention des professionnels de l’espace pour prêter un soin particulier dans la réhabilitation de grands ensembles, non seulement dans la qualité d’aménagement des abords mais surtout aussi dans le choix des fonctions qu’ils proposent aux rez-de-chaussée et qui permettront ou non un dialogue avec l’espace public.
Le bâtiment et les usages qu’il abrite et qui peuvent éventuellement déborder à l’extérieur impactent directement la qualité de l’espace public. Un front bâti composé d’un rez-de-chaussée aveugle tue en quelque sorte l’espace public, et peut générer un sentiment anxiogène, surtout si ce bâtiment fait plusieurs centaines de mètres.
Pendant la crise sanitaire, certains pouvaient ressentir l’impression de vivre dans un territoire fantôme. Les cafés, les commerces et services considérés par les pouvoirs publics comme non essentiels… se retrouvaient portes closes. En réalité, un nombre important de ces bâtiments privés ou publics, présente un usage à caractère public, ouvert à tous, c’est pourquoi l’aménagement de leurs abords est essentiel et participe à la dynamique de l’espace public.
Les rez-de-chaussée bordent directement le réseau des rues et places, leur accessibilité et leur perméabilité, amplifient ou non l’espace public par la dynamique qu’ils génèrent et aussi par la qualité des aménagements proposés en relation avec cet espace public.

La réhabilitation de la Tour Brunfaut requalifie positivement le socle urbain


Plan d’implantation de la réhabilitation de la tour Brunfaut © Dethier architecture et A 229

La rénovation de l’objet architectural est vue sous l’angle de l’aménagement des espaces publics ou privés au rez-de-chaussée du bâtiment. En quoi le projet apporte-t-il des solutions dans son rapport à l’espace public et surtout quels usages permet-il ?
La réhabilitation, en cours, par les bureaux d’architecture Dethier et A229, offre une réponse qualitative qui permet de retrouver le lien avec l’espace public. Les architectes proposent une requalification de l’espace public à travers plusieurs interventions sur le ‘socle’ aussi bien au niveau spatial qu’en terme d’usages.
Au niveau spatial, le pied de la tour se libère de tout obstacle (clôtures, containers, murs aveugles…) pour avoir une échappée visuelle et des espaces ouverts sur l’espace public ; des jeux d’eau, de nouvelles plantations et du mobilier urbain fixe sont intégrés dans la composition ; les revêtements de sol sont traités avec attention ; le hall d’entrée s’ouvre sur les deux façades Est-ouest.
En terme d’usages, les architectes prévoient deux grands espaces pour accueillir des services de type ateliers, lavoir commun, école des devoirs, garderie… ainsi que des espaces dévolus à la mobilité active. Ces locaux devront permettre des rencontres intergénérationnelles et informelles.
Enfin, les liens sont renforcés entre les espaces intérieurs et extérieurs via des éléments de connexions, éléments d'assises longilignes prenant naissance dans le bâti pour s'épanouir vers les places et jardins contigus.

Kim De Rijck