Arpenter la friche : méthode collective pour décloisonner les savoirs et éclairer la pluralité de ses fonctions
- Auteur externe
- 18 mars
- 6 min de lecture
Kristel Mazy et Simon Blanckaert, Faculté d'Architecture et d'Urbansime de l'UMons pour le CEP57 (mars 2026)
Les friches urbaines, souvent perçues comme des vides en attente, sont en réalité des terrains d’expérimentation pour la ville de demain. Depuis 2018, le collectif Inter-Friches y explore des approches interdisciplinaires, mêlant ateliers participatifs, médiation paysagère et analyse des dynamiques socio-écologiques. Entre préservation, partage et renaturation, ces espaces révèlent des solutions concrètes pour l’adaptation climatique et la biodiversité urbaine. À travers des projets comme l’atelier B.L.U.E. ou le camp de la Broucheterre, le collectif montre comment les friches deviennent des leviers de pédagogie, de critique sociétale et d’innovation urbaine. Une invitation à repenser la ville comme un écosystème en mouvement où chaque interstice compte.

Vue dur la friche Boch, La Louvière ©Simon Blanckaert
Genèse du collectif inter-friches : réseau international de chercheur.ses sur les friches.
Ce réseau de recherche est né d’une rencontre en juin 2018 au symposium international de l’Association pour la Promotion de l’Enseignement et de la Recherche en Aménagement et Urbanisme (APERAU). Étudiant les friches urbaines sous des prismes disciplinaires différents, un groupe de jeunes chercheuses faisait le constat qu’il y a peu de connaissances et de méthodes interdisciplinaires pour l’analyse des friches urbaines. Ce manque de connaissance est manifeste du déploiement des recherches en silo sur cet objet très particulier, pourtant au cœur de dynamiques multiples.
D’abord financé par la Maison des Sciences de l’Homme de Paris-Nord (MSH PN de 2019 à 2021), puis par le Collège International des sciences territoriales (FR CIST depuis 2022) et par l’APERAU (depuis 2025), ce réseau vise à comprendre les regards disciplinaires portés
sur les friches et à appréhender cet objet singulier grâce à des ateliers collectifs. Il cherche également à caractériser les différentes logiques intervenant dans l’émergence, la transformation et l’évolution des éléments des friches (trajectoires, systèmes de formes de vie, dynamiques de projection et de représentation) ainsi que leurs conséquences sur les territoires1.
Ce manque de connaissance est manifeste du déploiement des recherches en silo sur cet objet très particulier, pourtant au cœur de dynamiques multiples.
Pour saisir cette transversalité dans l’étude des friches urbaines, l’objectif du projet inter-friches est d’organiser des rencontres sous la forme d’ateliers internationaux et interdisciplinaires en les ancrant dans la réalité actuelle de territoires choisis et investis dans des temps courts. L’hypothèse à l’origine de ce choix était simple : la présence collective in situ permettrait de décloisonner les regards sur cet objet que nous étudions habituellement de manière solitaire ou dans des équipes de recherche séparées.

Paysage de friches fluviales à l'aune de la déprise industrielle ©Simon Blanckaert
Une définition plurielle de la friche.
En interrogeant de manière continue les différents modes de régulation des friches et les formes d’action publique qu’elles suscitent en France, en Belgique et en Suisse, le collectif Inter-Friches a posé un premier jalon par la publication d’un article dans la revue Métropolitiques (Collectif Inter-Friches, 2021), par la définition des postures récurrentes dans l’action publique sur les friches urbaines. Celles-ci varient en fonction de différents niveaux de tolérance des acteurs publics face aux formes auto-organisationnelles qui s’y déploient. Mais ces postures dépendent aussi du rôle que peuvent jouer les friches urbaines dans la production de la ville. Ces rôles peuvent être résumés selon quatre postures d’action publique :
1) La friche préservée;
2) La friche préservée de manière temporaire;
3) La friche ménagée;
4) La friche partagée.
Une pression accrue par les politiques NNLT.
Préserver, même temporairement, ou ménager (aménager en considérant la biodiversité ou renaturer partiellement) les friches représente un levier clé pour l’adaptation des zones habitées au changement climatique, en soutenant les réseaux écologiques, en générant des îlots de fraîcheur, en protégeant les pollinisateurs et en limitant les risques d’inondation.
Depuis l’émergence des politiques "No Net Land Take", les friches sont surtout considérées comme des réserves foncières à urbaniser (Di Pietro et Brun, 2015 ; Rey et al., 2022), car stratégiquement situées au sein du tissu urbain, étroitement liés aux infrastructures et aux transports publics.
Au sein des gouvernements locaux, si la sensibilisation à la biodiversité urbaine évolue, son intégration dans les politiques de planification et les processus décisionnels reste complexe. Ceci peut s’expliquer par le fait que les valeurs socio-écologiques et les services écosystémiques rendus sont sous-estimés par les acteurs locaux (Collectif Inter-Friches, 2021), en partie à cause de la difficulté à reconnaître la valeur intrinsèque de cette biodiversité urbaine (Gandy, 2021 ; Kowarik, 2011).
Un processus de travail axé sur l’atelier et la médiation paysagère des friches.
La compréhension des problématiques liées aux friches s’appuie sur un arpentage collectif des paysages rencontrés. Cet arpentage englobe plusieurs actions : traverser, récolter, habiter, jardiner... Ce sont autant d’outils transdisciplinaires que le collectif explore dans chacun de
ses ateliers.
Par exemple, l’atelier B.L.U.E.2 (Les Berges comme Leviers Urbanistique et Environnemental) s’est déroulé sur deux territoires frontaliers : La Louvière et Lille. Il a bénéficié d’un financement européen Interreg. Des dispositifs pédagogiques ont été produits par des journées d’échanges et ateliers d’étudiants en architecture/urbanisme, de 2019 à 2021 et disséminés au sein de deux expositions, à l’automne 2021. Les résultats sont un atlas pédagogique et commenté (Mazy et Bosredon, 2021), accompagné de jeux à portée pédagogique vulgarisant le rôle des acteurs du territoire transfrontalier3. Ces résultats visent à valoriser toutes les ressources des friches fluviales et les métiers liés, afin de sensibiliser la population et les acteurs locaux à une gestion intégrée de ces ressources, en amont de futurs projets urbains.
Dans le contexte carolorégien, l’atelier de la Broucheterre a émergé de cette hypothèse : les friches industrielles, en tant que « ruines du capitalisme » (Tsing, 2017), sont un territoire privilégié pour porter un regard critique sur ce système. Autrement dit, en tant qu’espace de marge de nos sociétés (Cieslik, 2021), ils sont susceptibles de créer de nouveaux récits. Dans le cadre de cet atelier, les participants ont éprouvé le terrain à partir d'une lecture plurielle : jardiner, explorer et habiter la friche. Trois jours durant le mois de septembre 2021, un camp s’est installé sur la friche. Village de tentes, conférences en plein air, arpentage du territoire, repas au coin du feu...ont ponctué les temps de compréhension de l’espace friche. Les résultats des actions in situ ont modifié partiellement l’espace de la friche tout en respectant le déjà-là (Clément, 2017). Pour accompagner son nouveau récit, un fanzine consigne les actions réalisées durant ces trois jours4 Les friches, considérées comme un espace en évolution permanente, permettent d’expérimenter une autre relation au paysage (Clément, 2004). Dans un contexte de crise sociale, écologique, économique et politique, la friche est le lieu d’un discours critique de la société. C’est à la fois un lieu d’apprentissage et un support potentiel du renouveau de la société.
Regroupement des participants sur la friches de la Boucheterre lors d'une conférence et panorama sur les paysages post-industriels de Charleroi ©Caroline Cleslik
Une ouverture sur la notion d’espace de nature spontanée.
Dans le cadre du projet de recherche européen SUNLOOP « Spontaneous Urban Nature and LOcal nO net land take Policies »5, une partie du collectif Inter-Friches étudie actuellement une ouverture de la notion de friche, à la notion plus large d’espace de nature spontanée, comme « solution fondée sur la nature ». Ceux-ci peuvent recouvrir une grande diversité de situations, tant par leur origine que par leur configuration spatiale (Ludovici et Pastore, 2024). Outre de grands ensembles fonctionnels déclassés (notamment par désindustrialisation, souvent dénommés friches), cette nature spontanée existe aussi au sein de petits espaces délaissés, issus d’une urbanisation
fragmentée ou incomplète (Ludovici et Pastore, 2024). Ces espaces peuvent reprendre des zones rudérales, des dents creuses, des bordures d’infrastructures de transport, et constituent autant de sites sans usage défini ou sous-utilisés, dans lesquels la végétation évolue de manière spontanée. La spontanéité écologique favorise la biodiversité urbaine (Bonthoux et Chollet, 2021). En effet, les espaces de nature spontanée (SUN) ou « sauvages », par leur diversité et leur (non)-gestion alternative, offrent des refuges importants pour la biodiversité et contribuent de manière unique aux écosystèmes urbains (Threlfall et Kendal, 2018).
En savoir plus :
Kristel Mazy :
- Chargée de cours à la Faculté d’Architecture et d’Urbanisme de l’UMONS
- Coordinatrice du Master en Urbanisme et Développement territorial, UMONS-ULB, à Charleroi
- Membre du comité de pilotage d’Inter-Friches
Simon Blanckaert :
- Paysagiste D.P.L.G. / Membre BALA/IFLA Europe
- Suppléant en enseignement du paysage à la Faculté d’Architecture et d’Urbanisme de l’UMONS
- Membre actif d’Inter-Friches
2 Les friches fluviales contiennent différentes ressources : des zones humides, riches en biodiversité ; des espaces publics, en lien avec l’eau ; du gisement foncier ; des infrastructures logistiques ; des traces patrimoniales...
3 https://web.umons.ac.be/fau/fr/activites-de-recherche/micro-projet- interreg-blue/
5 https://www.biodiversa.eu/2025/04/08/sunloop/ handle/20.500.12907/1426







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