Le Poumon Vert de Burenville : quand la friche prend soin de la ville
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- il y a 7 jours
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Florian Zanatta, ULiège et LacYme ASBL
À Liège, une ancienne friche minière abrite aujourd'hui un écosystème forestier d'une richesse insoupçonnée. Menacé par un projet immobilier, le Poumon Vert de Burenville illustre un demi-siècle de succession végétale spontanée. Son sort interroge notre rapport aux espaces délaissés : faut-il encore « réhabiliter » ce que la nature et les forces vives du paysage ont déjà restauré mieux que nous ne l'aurions fait ?
Gauche : mare naturelle entourée de carex et herbergeant dix pontes de grenouilles rousses - ©C.Hartert
Droite : les mousses basophiles telles que Syntrichia ruralis transforment le tarmac en nouveau sol accueuillant des plantes à fleurs héliophiles - ©F. Zanatta
Un projet entre ambitions et contradictions
En mars 2025, le ministre wallon Desquesnes approuvait le Schéma d'Orientation Local (SOL) « Espérance-Bonne Fortune », ouvrant la voie au projet « Belle-fleur 187 » : plus de 400 logements sur le site de l'ancien charbonnage de Burenville, désaffecté, démantelé et laissé en friche depuis 1974. Le projet global est présenté comme une « réhabilitation » intégrant mobilité (futur busway ou BHNS), espaces verts et liaisons avec le projet de Chaine des Parcs de Liège.
En réaction à ces annonces, riverains, naturalistes et militants ont constitué un collectif pour défendre le site rebaptisé « Poumon Vert ». Ils révèlent une contradiction profonde : le SOL reconnait les espèces protégées, la zone boisée servant de couloir écologique ainsi que la mare temporaire à batraciens, ceci tout en maintenant un programme de réaffectation qui implique leur destruction, notamment par un chantier de dépollution mécanique. La Région wallonne précise pourtant que le SOL a une valeur indicative, il est donc légalement possible de s'en écarter sous des conditions qui semblent ici pertinentes. Burenville est un maillon de la Chaine des Parcs, dont le principe « paysage en préalable » défendu par Michel Desvigne (voir note de Rita Occhiuto en référence), apparait ici sacrifié aux pressions foncières. Enfin, le Plan Canopée identifie ce quartier comme l'un des plus artificialisés de Liège, en déficit critique d'espaces verts et vulnérables aux ilots de chaleur.
Un bioblitz révélateur : 300 espèces en une journée
En septembre 2025, un inventaire naturaliste de quelques heures a permis de recenser près de 300 espèces sur la friche. La mosaïque d'habitats est exceptionnelle pour un milieu urbain : forêts pionnières de saules et de pruneliers, zones boisées matures de frênes, de chênes et d’aubépines, lisières, landes à genêts, prairie humide et même une mare spontanée accueillant dix pontes de grenouilles rousses cette année : un résultat dépassant celui de mares spécialement aménagées pour la conservation dans la région.

Parmi les espèces indicatrices, la fourmi primitive Ponera coarctata et l'escargot Succinea putris signalent des sols peu perturbés et une zone humide de qualité. L'araignée Aculepeira ceropegia, typique des vieilles chênaies, est exceptionnellement rare en milieu urbain et témoigne d'une continuité forestière avérée. Six espèces de coccinelles coexistent avec leurs parasitoïdes, représentant trois niveaux trophiques simultanément présents et caractérisant un écosystème mature. Le Tarier des prés, oiseau des prairies humides en fort déclin, y a également été observé. La mousse épiphyte Lewinskya affinis qui couvre les vieux arbres est quant à elle indicatrice d'une bonne qualité d'air car sensible à la pollution au SO2 (Mouton, 2026).
Les arbres de la friche : dépollution spontanée
L'argument de la pollution des sols, régulièrement mobilisé pour justifier la démolition de friches, mérite d'être réévalué à la lumière de l'écologie de la restauration.
En effet, les arbres spontanément établis sur ce site sont précisément ceux que les ingénieurs en phytoremédiation sélectionnent pour traiter les sols contaminés aux métaux lourds.
Les saules (Salix alba, S. caprea) et les peupliers (Populus tremula) sont des stabilisateurs avérés de l'arsenic, du cadmium (Cd), du zinc (Zn) et du cuivre (Cu). Le guide ADEME/INERIS/Mines Saint-Étienne (2017) sur les phytotechnologies confirme que ces espèces constituent les piliers des programmes de phytostabilisation sur friches industrielles métallurgiques en France. Le bouleau verruqueux (Betula pendula), dont le système racinaire latéral lui permet de coloniser des substrats extrêmement pauvres, est documenté comme stabilisateur de Cd, Mn, Zn, Pb, Cu, Ni et Fe (Stefanova & Petrov, 2022). Le robinier faux-acacia (Robinia pseudoacacia), espèce pionnière fixatrice d'azote, est l'un des meilleurs candidats à la phytostabilisation du Cd, Pb et Zn sur sols fortement contaminés, comme l'ont démontré douze années de suivi dans le cadre du programme PHYTENER (ADEME, 2009-2015). Le frêne (Fraxinus excelsior), le noisetier et l'églantier (Rosa canina), présents naturellement sur les friches de la région, participent à la reconstitution d'un sol fonctionnel par l'enrichissement en matière organique et le développement de communautés mycorhiziennes, mécanismes essentiels à la réduction de la biodisponibilité des métaux (ADEME/INERIS, 2017).
La succession végétale du Poumon Vert est en train d’accomplir, depuis un demi-siècle et sans intervention ni coût public, ce que les méthodes mécaniques « dépolluantes » réalisent avec un coût écologique énorme.

Le paysage comme préalable, les habitants comme gardiens
La dynamique du Poumon Vert illustre ce que la Convention Européenne du Paysage (Florence, 2000) et Michel Corajoud nomment « la force vive des paysages » : des milieux toujours en mutation, dont les caractères et qualités constituent un préalable à toute programmation. À Burenville, la succession écologique a dépassé le projet qui lui était destiné. Les habitants et spécialistes qui s'y opposent ne font pas que protester : ils apportent des observations concrètes qui révèlent le décalage entre une programmation figée et des milieux vivants et dynamiques. Leur action incarne ce que la Convention du Paysage appelle le « regard attentif » des usagers : une ressource que l'aménagement contemporain gagnerait à reconnaitre plutôt qu'à contourner.
Friches ré-enforestées : une ressource climatique à protéger
Le cas de Burenville n'est pas isolé. Partout en Europe, des friches industrielles abritent des forêts spontanées systématiquement sous-estimées parce qu'invisibilisées par le paradigme du « réaménagement ». Ces espaces sont pourtant cruciaux dans l’adaptation aux changements climatiques. Leur couvert forestier mature réduit la température locale de plusieurs degrés par évapotranspiration là où des espaces verts aménagés mettront des décennies à produire un effet comparable. Leur sol perméable absorbe les eaux pluviales alors que les chantiers augmenteraient inévitablement le ruissellement et donc les risques d'inondations.
Mais c'est leur rôle dans la connectivité écologique qui est peut-être le plus décisif. À l'heure des changements climatiques, les espèces doivent pouvoir migrer pour s'adapter. Ces fragments forestiers urbains constituent des nœuds essentiels du réseau écologique, des refuges et des corridors dont la taille, la continuité et la connexion conditionnent directement l'efficacité. Un fragment isolé perd une grande partie de sa valeur ; un maillon supprimé fragilise l'ensemble de la chaine. Conserver et connecter les friches ré-enforestées, plutôt que de les réaffecter systématiquement, est l'un des leviers les plus efficaces et les moins coûteux dont disposent nos villes pour s'adapter. Une autre gestion, écologique, est possible : limitant les invasives, protégeant les zones humides, entretenant de façon différenciée les lisières, repensant l’accessibilité.
Le Poumon Vert de Burenville mérite d'être reconnu pour ce qu'il est : non pas une friche à réhabiliter, mais un écosystème à défendre, un service rendu à la ville, et un modèle d'avenir.








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