Un espace pour grandir
Joyce David (Doctorante à l'Université de Gand)

Espaces verts, couleurs, école, jeux et piste cyclable : tels sont les ingrédients qui composent cette rue de rêve ©Ville d'Ostende
Ce que les enfants nous apprennent sur les choix que nous faisons dans nos rues
La manière dont nous organisons aujourd’hui notre espace public nous semble aller de soi. Comme si les rues avaient toujours été destinées à organiser la circulation et à coordonner les différents modes de déplacement. Pourtant, l’espace public tel que nous le connaissons aujourd’hui n’est pas une loi de la nature. Il est le résultat de choix sociétaux concernant la manière dont nous nous déplaçons, à qui l’on accorde de l’espace et quelles fonctions ou quels objectifs nous jugeons importants. Pour comprendre ces choix, il ne suffit pas de se concentrer uniquement sur les flux de circulation ou les infrastructures. Les enfants sont peut-être le miroir le plus fidèle de l’espace public que nous avons créé.
Au-delà de l’infrastructure
L’espace public est souvent considéré comme un ensemble d’éléments physiques : voies de circulation, pistes cyclables, trottoirs, places, lieux de rencontre et espaces verts. Mais il est bien plus que cela. La manière dont nous aménageons nos rues et nos places reflète la façon dont nous souhaitons vivre ensemble en tant que société : comment nous voulons nous déplacer, quelles fonctions nous jugeons importantes et pour qui nous faisons de la place. L’espace public n’est donc jamais neutre. Il exprime les valeurs qui sous-tendent ces choix. Une rue indique qui est le bienvenu, qui a le droit d’y séjourner, où l’on peut faire du vélo ou jouer, et quelles formes d’utilisation doivent surtout céder la place. Elle influence le sentiment de sécurité des gens, le degré de liberté qu’ils ressentent, et détermine si les rencontres et la spontanéité peuvent s’épanouir ou si, au contraire, elles sont étouffées. Ce qui semble aujourd’hui aller de soi n’est donc pas une loi de la nature, mais le résultat de choix sociétaux qui, au cours des dernières décennies, se sont littéralement traduits en béton, en asphalte et en espaces verts.
Ce sont peut-être les enfants qui rendent le plus clairement visible l’impact de ces choix, car ils sont particulièrement sensibles à ce qu’une rue permet de faire. Pour eux, une rue n’est pas seulement un lien entre deux destinations, mais aussi un lieu où découvrir, jouer, rencontrer des amis et grandir pas à pas.
Les enfants, reflet de l’espace public
Depuis des années, des études montrent que la capacité à se déplacer de manière autonome revêt pour les enfants une importance bien plus grande que le simple fait de se rendre d’un point A à un point B. Se déplacer de manière autonome contribue au développement des compétences spatiales, de la confiance en soi, des relations sociales, de l’activité physique et du bien-être mental. Le vélo joue un rôle particulier à cet égard. Pour de nombreux enfants, le vélo constitue le premier pas vers l’autonomie : il élargit non seulement leur rayon d’action, mais aussi leurs possibilités de rendre visite à des amis, d’explorer le quartier et de participer de manière autonome à la vie quotidienne. Dans le même temps, des études internationales montrent que l’autonomie des enfants en matière de mobilité est sous pression depuis des décennies dans de nombreux pays. Non seulement les enfants se déplacent moins souvent de manière autonome, mais ils acquièrent également cette autonomie à un âge plus avancé.

Grandir commence souvent par de petites distances. Le vélo élargit non seulement le rayon d'action des enfants, mais aussi leurs possibilités de découvrir le monde de manière autonome ©Joyce David
Pourtant, une enquête menée auprès de plus de 900 élèves flamands du primaire révèle que la liberté de mouvement dont bénéficient les enfants ne correspond pas toujours à celle qu’ils souhaiteraient avoir. Pour six activités quotidiennes, on leur a demandé non seulement quelle liberté ils ressentent aujourd’hui, mais aussi quelle liberté ils aimeraient avoir. Pour toutes ces activités, l’autonomie souhaitée s’avère systématiquement supérieure à celle dont les enfants bénéficient dans leur vie quotidienne. C’est lors des visites chez des amis et sur le trajet scolaire que l’écart est le plus important. L’âge s’avère de loin le principal facteur explicatif. À mesure que les enfants grandissent, tant leur autonomie souhaitée que leur autonomie effective augmentent, mais l’ampleur de l’écart varie fortement selon l’activité.
La question n’est donc pas seulement de savoir si les enfants souhaitent davantage d’autonomie, mais aussi comment ils vivent cette autonomie. Qu’est-ce qui rend une rue attrayante ? Quand les enfants se sentent-ils libres ? Et quel rôle joue l’espace public dans leur vie quotidienne ? Ces questions étaient au cœur d’une série d’études qualitatives.
Bien que ces études soient très différentes les unes des autres, elles racontent, de manière frappante, la même histoire. Lorsque près de 1 000 enfants dessinent leur rue idéale, ils y représentent rarement uniquement des infrastructures. Ils dessinent un univers de vie : des arbres, des aires de jeux, de l’eau, des amis, des animaux et des endroits où il y a des choses à découvrir. Leur rue n’est pas un simple couloir de circulation, mais un environnement où la mobilité, le jeu, les rencontres et la découverte se fondent naturellement les uns dans les autres.
Cette même perspective se retrouve lors de balades à vélo au cours desquelles les enfants portaient une caméra GoPro sur leur casque. Les images ont révélé ce que les adultes voient rarement : l’espace public vu à la hauteur des enfants. En raison de leur petite taille, les enfants perçoivent littéralement différemment la circulation, les infrastructures et leur environnement. Pour eux, le vélo est bien plus qu’un simple moyen de se déplacer. C’est à la fois découvrir, s’entraîner, jouer et être ensemble. Surtout lorsque les enfants font du vélo ensemble, la mobilité se transforme en une pratique sociale où l’on s’adapte, apprend, expérimente et explore en permanence. Le parcours n’est pas seulement une liaison entre deux destinations, mais aussi un lieu où les enfants apprennent à connaître leur environnement, développent des compétences et tissent des liens sociaux.
Ensemble, ces études dressent un tableau cohérent. Les enfants n’évaluent pas l’espace public en fonction d’éléments d’infrastructure isolés, mais en termes de possibilités. Ils ne se demandent pas seulement : « Puis-je faire du vélo ici en toute sécurité ? », mais aussi : « Puis-je être autonome ici, me déplacer avec d’autres, jouer, découvrir et grandir ? ». C’est peut-être là que réside le plus grand défi pour les concepteurs et les décideurs politiques. Il ne s'agit pas seulement de concevoir des infrastructures sûres, mais de créer un espace public qui favorise la liberté de mouvement, les rencontres et le développement.

Lorsque les enfants font du vélo ensemble, la mobilité se transforme en une pratique sociale où la rencontre, la découverte, l'apprentissage et l'activité physique vont de pair en permanence. L'enfant portant un casque équipé d'une GoPro se rend à vélo avec ses amis à une activité sportive ©Joyce David
Quelle société voulons-nous construire ?
Les enfants interrogés dans le cadre de ces études ne réclament pas un monde à part : ils demandent quelque chose de bien plus simple. Ils veulent pouvoir se rendre chez leurs amis à vélo en toute autonomie. Découvrir leur quartier. Jouer en chemin, faire du vélo ensemble et gagner progressivement en liberté. Dans ce contexte, il ne s’agit pas seulement de sécurité routière ou de mobilité, mais aussi d’équité. Il s’agit de savoir si les enfants d’aujourd’hui bénéficient des mêmes chances de découvrir leur environnement de manière autonome que les générations précédentes ou que d’autres groupes dans l’espace public. En effet, chaque choix d’aménagement répartit non seulement l’espace et les risques, mais aussi la liberté, les opportunités et la reconnaissance.
L'espace public mérite d'être évalué non seulement sur sa capacité à organiser la circulation, mais aussi sur sa capacité à permettre aux gens de mener une vie quotidienne épanouie. Concevoir un environnement dans lequel les enfants ont la possibilité d'être des enfants, cela signifie le repenser à partir de ce que signifie être humain : bouger, rencontrer, découvrir, grandir et faire partie d'une communauté. Les enfants nous rappellent que l’espace public n’est jamais destiné exclusivement à la circulation. Il a toujours été aussi un lieu de vie.

La rue de mes rêves, telle que l'imagine cet enfant, n'est pas définie par la circulation, mais par le soleil, la verdure, le skate, les amis et un environnement sûr pour jouer dehors. ©Ville d'Ostende



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